1. Introduction
L'émergence et le formidable essor de l'informatique ont
altéré considérablement notre façon de travailler,
nos attentes envers les textes - de plus en plus nombreux et de forme de
plus en plus diverse - avec lesquels nous entrons en contact et les possibilités
d'en élaborer. En un mot, nos rapports à l'écriture
s'en sont trouvés modifiés. Si avant, l'écriture était
une activité physique qui se faisait en contact direct avec le papier[1],
elle s'en est trouvée considérablement plus mécanisée
et automatisée. Le travail physique se fait souvent sur un clavier,
et la perception de son propre travail se fait par le biais d'un autre
canal, celui de l'écran. Le papier n'intervient le plus souvent
qu'à la fin du processus d'élaboration, et certaines formes
de lecture ne passent même plus du tout par le papier.
Il y a longtemps que la communication à distance ne se fait plus
seulement par des lettres. A une époque prépublicitaire pas
encore si éloignée, c'était la façon la plus
fréquente d'entrer en contact avec quelqu'un qui se trouvait à
un autre endroit, et permettait en même temps de léguer un
message à une génération ultérieure. Depuis
quelques décennies, le téléphone nous permet de nous
parler sans nécessité d'être physiquement présents.
Les lettres s'en sont trouvées reléguées à
la vie personnelle (comme les lettres d'amour), administrative (les factures)
ou juridique. L'informatique peut prendre le relais, à grands coups
de disquettes, de CD-ROM, de modem et de conférences sur les autoroutes
de l'information. En plus, cette information numérisée est
beaucoup plus polyvalente que la lettre manuscrite, même si elle
est moins stable ou permanente par la facilité avec laquelle elle
peut être modifiée ou combinée.
Mais il y a plus: une évolution comme celle de l'hypertexte est
encore plus radicale que la conception, l'introduction ou la diffusion
de machines permettant l'élaboration, le stockage ou la mise en
forme de textes. Il s'agit en effet d'une nouvelle forme de production
de texte. L'ordinateur n'est plus un outil qui sert à la production
d'un texte, il en est le support et la possibilité tant 'physique'
- car le texte y perd sa matérialité - que structurelle -
car le texte s'adapte à la structuration logique de la machine.
L'hypertexte rompt de façon bien particulière la ligne
du texte.
2. L'écriture est-elle linéaire? Quelques visions sur la linéarité de l'écriture
Pour F. de Saussure la langue comme système sémiologique
était caractérisée par l'arbitrarité et la
linéarité. A propos de cette dernière, Schrade (1989:129)
dit:
"Vom Linearitätsprinzip hängen nun der gesamte Mechanismus
der Sprache, der sich in syntagmatischen und paradigmatischen Beziehungen
manifestiert und [ ] damit alle Mittel, die der Linguistik zur Verfügung
stehen, um einen Zugang zur Sprache zu finden, ab".
Le même auteur cite deux arguments pour la linéarité
chez Saussure: l'impossibilité de simultanéité de
deux sons[2], et la nécessité
d'articuler l'expression.
La linéarité n'était cependant pas une idée
nouvelle. L. Formigari (1992:452) situe cette origine de la linéarité
chez Condillac, en citant également Maupertuis :
"La nécessité du langage pour l'analyse de la pensée
dérive [ ] d'une discordance entre les deux procédés
que Condillac relève avec clarté dans sa Grammaire: le fait
que les idées qui dans la pensée se donnent de façon
simultanée sont énoncées dans le discours de façon
successive. [ ] C'est justement sur la base d'une considération
analogue sur la différence de procédé entre la pensée
et le langage (l'un syncrétique et simultané, l'autre analytique
et successif) que Maupertuis, dans ses
Réflexions philosophiques
sur l'origine des langues et la signification des mots (1748) avait
pris la <<décomposition de la pensée>> comme fonction
primordiale du langage."
Dans ses Éléments d'idéologie, Destutt de
Tracy argumente la linéarité de la façon suivante:
"[P]our exprimer une sensation, un sentiment, un désir, un sentiment,
un désir, simples ou complexes, actuels ou passées, il suffit
de les nommer, soit avec un seul signe, soit par le moyen de plusieurs
réunis, comme nous venons de l'indiquer. Pour nos jugemens au contraire,
cela ne suffit pas. Quand nous aurions un signe particulier uniquement
destiné à représenter l'acte intellectuel qui consiste
à juger, nous répéterions éternellement ce
signe qu'il ne signifierait rien. Il marquerait ce que nous jugeons, mais
il ne dirait pas ce que nous jugeons; il n'indiquerait jamais de quelles
idées il est question. [ ] Nous pouvons donc établir comme
principe général et même universel, que tout discours
est composé d'énoncés de jugemens, de propositions,
ou de noms d'idées, composés d'un ou plusieurs signes, mais
détachés les uns des autres et sans liaison entr'eux." (1970:26).
Depuis la conception de la linguistique moderne, on a considéré que l'écriture était linéaire.
"Le signe linguistique est d'abord réalité vocalique ou
phonique, et ensuite seulement idéogramme ou succession de graphèmes.
Elle implique donc que l'écriture alphabétique est faite
pour transcrire des phonèmes, comme l'écriture idéographique
est faite pour symboliser les concepts. Dans les deux cas, l'écriture
se veut un décalque exact de la forme linguistique au sens hjelmslévien
du terme [ ]." (Blanche-Benveniste et Chervel 1978:40)
Guère étonnant, tenant en compte le statut secondaire
de l'écriture pour la linguistique moderne. Chiss et Puech (1987:87-88)
parlent dans ce contexte des postulats sur la marginalité, extériorité
et inessentialité de l'écriture, tout en nuançant
cette prise de position explicite:
"[I]l convient de ne pas en rester aux affirmations réputées
primordiales qui ouvrent souvent les "textes fondateurs" ou les manuels
de linguistique contemporaine où la primauté de l'oral
et
l'extériorité de l'écriture apparaissent
comme l'abc des diverses moutures du "structuralisme". Nombre de linguistes
des écoles danoise et pragoise ou héritiers de Bloomfield
ont été amenés, en ne pas prenant ces principes pour
argent comptant, à opérer de fructueux "retours" aux problématiques
du début du siècle pour recomplexifier des débats
sur la place et le rôle de l'écriture à l'évidence
trop vite réglés."
Ils avertissent aussi que:
"Saussure note combien le terme de prononciation en lui-même constitue
un piège en ce qu'il donne l'antériorité à
l'écriture." (Chiss et Puech 1987:89)
Derrida (1967:128) y ajoute une vision de la linéarité
comme "[ce] qui n'est pas la perte ou l'absence mais le refoulement de
la pensée symbolique pluri-dimensionnelle", qui se manifeste entre
autres choses par "le concept instrumentaliste et techniciste de l'écriture"
(1967:122). Vilém Flusser (1988:13) pose à ce sujet:
"Das neue Denken, das mit der Erfindung der linearen Schrift ins Spiel
tritt, ist um eine Dimension ärmer als das bildliche, es ist <<abstrakter>>,
das heisst um einen weiteren Schritt von der gegenständlichen Welt
entfernt."
Ce dernier auteur rapproche la conception de la linéarité
comme unidimensionalité de celle de la linéarité comme
transposition, ou notation. Car, si l'on veut, transposer quelque chose,
c'est l'éloigner davantage de la source - d'ailleurs tant épistimélogiquement
que physiquement.
Une dernière caractéristique de la linéarité
est celle du logocentrisme qui est critiquée par Derrida (1967)
et que Bolten (1991:7) formule ainsi:
"Writing in the classical and Western tradition is supposed to have
a voice and therefore to speak to its reader. A printed book generally
speaks with a single voice and assumes a consistent character, a persona,
before its audience. A printed book in today's economy must do more: it
must speak to an economically viable or cultural importtant group of readers".
Ou, plus loin:
"[E]ven in a printed book, there remains a sense of the presence of
the spoken word. In the earlier age of manuscripts, the reader was all
the more inclined to treat the written text as a script, in which the sign
s were meant to be revived as sounds in the spoken language. Whenever readers
treat text as a script, they feel the magical presence of spoken language,
what the deconstructionists now call "logocentrism"." (1991:200)
Derrida (1967:139) formule sa critique envers cette position épistémologique du logocentrisme entre autres dans les termes suivants:
"Que doit être l'écriture pour menacer ce système
analogique [ ] en son centre vulnérable et secret? Que doit être
l'écriture pour signifier l'éclipse de de ce qui est
bien
et de ce qui est père? Ne faut-il pas cesser de considérer
l'écriture comme l'éclipse qui vient surprendre et offusquer
la gloire du verbe? [ ] Autrement: le décentrement nécessaire
ne peut être un acte philosophique ou scientifique en tant que tel,
puisqu'il s'agit ici de disloquer, par accès à un autre système
liant la parole et l'écriture, les catégories fondatrices
de la langue et de la grammaire de l'épistémè."
De tout ceci on peut détacher quatre conceptions de la linéarité plus ou moins contiguës:
- la linéarité comme articulation de l'expression langagière;
- la linéarité comme caractéristique d'une chaîne: l'unidimensionalité;
- la linéarité comme secondarité de l'écrit: la notation de la chaîne parlée et présence de l'oralité;
- la linéarité comme modèle épistémologique
de la présence du locuteur/scripteur.
3. Aspects graphiques de l'écriture
La conception linéariste de l'écriture est bien
fixée, et solidement ancrée dans la tradition. Nous voudrions
soulever quelques éléments qui tentent à démontrer
l'insuffisance de la thèse linéariste. Tournons-nous en premier
lieu vers ce qui constitue le propre de l'écrit, à savoir
le graphique.
S'il est évident que les lettres se juxtaposent - que ce soit d'ailleurs horizontalement (sur une même ligne), verticalement (sur une même colonne de la page) ou frontalement (à la même position mais à une autre page)- , il n'en est pas moins évident formes des lettres est bidimensionnelle. Une lettre est avant tout une figure géométrique plane. Son caractère non linéaire pose un problème pour la reconnaissance optique par un ordinateur (en anglais: OCR - optical character recognition), lorsqu'un scanner (ou numérisateur) lit (ou saisit) un texte.
"La reconnaissance des caractères imprimés (lecture
optique) est maintenant fiable, au terme de lents progrès. Si les
caractères sont pour nous des formes simples, ils ne le sont pas
pour la machine. Celle-ci n'enregistre que des nuages de points repérés
par leurs coordonnées cartésiennes. [ ] La lecture optique
consiste à reconvertir les nuages de points en caractères
alphanumériques, par comparaison avec des modèles prédéfinis.
L'analyse optique ne peut décider si un cercle ouvert au milieu
à droite est un c bien formé ou un l'ove lacunaire d'un o.
La correction de telles erreurs relève de traitements linguistiques;
Dans certains cas, la distinction entre lettres et chiffres (l et 1, o
et 0) exige des connaissances extra-contextuelles." (Laufer et Scavetta
1992:34-35).
Une seule et même lettre peut encore varier: de caractère
et de taille, mais aussi de forme (il y a des capitales, des majuscules
et des minuscules; des caractères italiques, gras, soulignés)
et de couleur. Autant de caractéristiques non linéaires:
les lettres sont constituées par des squelettes bidimensionnels
et des caractéristiques artistiques supplémentaires (voir
Coueignoux 1983). Bolter (1991:63) fait remarquer que l'époque de
l'impression a été (sic) très conservatrice
dans le domaine des lettres:
"The age of print has been unusually conservative in character, but
even it has not been immune to change. And the computer now promises to
accelerate the development again, as it offers writers the opportunity
both to create their own character fonts and to deploy pictorial elements
in new ways."
Peut-être cette fixité nous fait-elle perdre ce sens de
l'espace graphique bidimensionnel. C'est ainsi qu'il est assez étonnant
de constater que Catach (1989:21), en analysant les deux articulations
de l'écrit, ne mentionne pas d'éléments suprasegmentaux
pour ne retenir que ce qui sert directement à transcrire des sons.
Elle propose les unités suivantes:
unités de la première articulation
logogrammes (radicaux, mots-outils)
morphogrammes (désinences, flexions verbales, affixes)
unités de la deuxième articulation
phonogrammes (vocaliques, semi-vocaliques, consonantiques)
Et n'oublions pas non plus les dessins et graphiques qui peuvent figurer
dans un texte, ou les marques graphiques et sigles qui jouent un rôle
si important dans la presse. Dans la presse périodique, les caractères
utilisés dans la typographie et dans le nom même du journal
permettent sa reconnaissance immédiate. Qui n'identifie pas immédiatement
les noms des journaux Le Soir, Le Monde et
Libération,
et ne remarquerait pas un changement éventuel de la typographie
de leur en-tête?
J. Anis (1988:146) constate que la lecture n'est en essence pas linéaire,
et propose une approche de la lisibilité en ces termes:
"[S]i la séquentialité demeure constitutive de la langue
dans son ensemble, (on ne peut écrire chat le lait le boit!),
la bi-dimensionnalité de l'espace graphique permet des lectures
non linéaires et un balisage de marques qui crée la lisibilité".
R. Harris (1993:295), de son côté, souligne qu'on ne peut
pas confondre linéarité et alignement (défini comme
"la disposition des cases graphiques dans un espace à deux dimensions"),
comme on ne peut pas confonder non plus linéarité et direction
(défini comme "le mouvement ou une propriété syntagmatique
fondée sur l'alignement").
4. Aspects textuels de l'écriture.
Un écrit est plus qu'un amas de lettres. Tout texte est
organisé, et cette organisation graphique fait partie intégrante
du texte. Elle est radicale dans le cas d'une revue publiée en couleurs
qui contient des photos et des titres voyants, et peut être moins
spectaculaire dans le cas d'un journal publié en noir et blanc ou
dans celui d'un livre.
Un texte contient des aspects ou vecteurs typiquement textuels. Il y
a par exemple les titres, éléments programmatiques,
synthétiques ou parfois publicitaires qui se situent en quelque
sorte en dehors du texte et constituent dans cette mesure-là un
métatexte. Le titre (d'un article de journal, mais aussi d'un livre)
annonce le sujet, propose une synthèse du contenu ou attire l'attention
du lecteur / acheteur potentiel. Les notes rompent la 'chaîne'
pour ajouter un éclaircissement, un élément d'information
ou une référénce - en quelque sorte, pour ajouter
un axe d'articulation. Les références sont des renvois
à d'autres textes, c'est-à-dire qu'elles mettent en contact
deux textes qui fonctionnent chacun dans leur contexte. La table des
matières énumère les parties du texte et permet
au lecteur de retrouver une partie déterminée, de prévoir
ou de synthétiser. Certains livres, rabelaisiens et autres, proposent
pour chaque chapitre un incipit qui permet de lire le texte par petits
bouts. Les
index des livres permettent de retrouver des noms, termes
ou sujets qui interviennent dans le texte. D'autres ouvrages, comme S/Z
de Roland Barthes, se présentent comme commentaire et ne sont pour
ainsi
dire pleinement accessibles que par l'index. D'autres encore, comme
Rayuela
de Julio Cortázar proposent au lecteur plusieurs cheminements possibles.
Certains aspects sont plus fréquents dans des types donnés
de textes. Il y a ainsi des textes en colonnes où les deux colonnes
contiennent des textes qui peuvent se lire simultanément[3].
Et si les pages se suivent dans un livre, un livre comme un dictionnaire
est destiné explicitement à une lecture non linéaire..
Sans oublier bien sûr les outils textuels de lecture déjà
cités qui peuvent renvoyer le lecteur à un fragment de texte.
Un des arguments fondamentaux de la linéarité est la production:
la chaîne parlée est successive parce qu'on ne peut prononcer
deux sons à la fois. Bien sûr, on ne peut pas non plus écrire
deux lettres à la fois. Et pourtant, on ne peut pas prétendre
que la création d'un texte (d'une entité graphique) soit
linéaire. Tout d'abord, l'écrit est l'expression par excellence
où il y a lieu d'élaborer graduellement, de construire au
fur et à mesure, de raturer et d'ajouter. Mais il y aussi les caractéristiques
suprasegmentaux[4] qui s'ajoutent à
cette écriture pour finir par constituer le texte. Et enfin, le
texte se présente comme une globalité, comme un tout que
le lecteur doit découvrir comme il veut et comme il peut. Le lecteur
qui ouvre son journal découvre un ensemble graphiquement structuré
qui lui proposent notamment des appels d'attention, des indications d'unité
(ce qui appartient à un seul article), de structurer chaque texte
(titres, chapeaux, corps des articles) et des renvois à d'autres
articles sur d'autres pages.
En guise de conclusion, on pourrait affirmer que non seulement le texte a une organisation graphique, mais que c'est le texte en tant qu'unité graphique qui constitue le propre de l'écriture.
5. Une mise en question linguistique de la linéarité.
Il y a un autre argument contre la linéarité de
le production de l'écrit. S'il était ainsi qu'il fallait
qualifier de linéaire tout ce qui est constitué d'éléments
consécutifs, la linéarité s'appliquerait à
tout. Pour donner quelques exemples: un homme, qui fait un pas après
l'autre; une voiture, qui est montée pièce par pièce
et fait un kilomètre après l'autre; un compte en banque qui
est successivement crédité ou débité, un film
qui est projeté image par image... La linéarité deviendrait
par là tellement omnivalente qu'elle en perdrait toute force descriptive.
L'argumentation basée sur la production du texte ne peut en outre
concerner les textes 'incomplets', comme des indications sur des plans,
des mentions de marques sur des emballages ou des tags, qui ne peuvent
en aucun cas être considérés comme des transcriptions
d'oral.
La même observation peut d'ailleurs se formuler à l'égard
des conversations dans les romans. Même si les écrivains peuvent
s'efforcer de rendre la langue parlée (voir Pinchon et Morel 1989),
il n'en reste pas moins que ces phrases n'ont - en principe - pas été
prononcées de telle façon et/ou dans ce contexte.
Identifier la production d'une expression langagière avec la
ligne du temps pose également la question du modèle temporel
à manier. Faut-il nécessairement considérer la temporalité
comme linéarité ou peut-on manier d'autres concepts, comme
celui de la cyclicité? Ou est-ce qu'il y en a encore d'autres qui
peuvent rendre service? Et quelles seraient alors les implications? Ce
qui est sûr, c'est que la conception linéaire du temps n'est
ni unique, ni universelle.
La linéarité de la chaîne parlée a constitué
la base de la phonétique et phonologie, par les mécanismes
du découpage des segments successifs et par le test de substitution
de ces derniers. C'est cette analyse en sons et phonèmes qui est
pris comme témoin de la fonction notatrice de l'écrit. Cependant,
certains se posent des questions sur la validité de cette segmentation
et des unités de bases qui sont dégagés:
"Il s'agit de savoir si l'invention de l'écriture alphabétique
se base sur une division naturelle de la chaîne parlée en
sons, ou, au contraire, si la segmentation de la chaîne parlée
en sons a été simplement suggérée par l'habitude
millénaire de l'écriture phonétique" (Xuan Hao 1992:216).
D'autres, par contre, comme Chervel et Blanche-Benveniste (1978:32-35),
estiment que l'écriture phonologique est justement une invention
très performante en ce qu'elle se base non des sons mais les phonèmes,
en éliminant les variations contextuelles. Même si ces mêmes
auteurs posent, en citant Hjelmslev, qu'on ne peu pas trancher définitivement
en faveur de la primauté de l'oral ou de l'écrit:
"Impossible dans [le] domaine [de l'écrit et de l'oral, et des
relations qu'ils entretiennent] de savoir ce qui est dérivé
et ce qui ne l'est pas. Ce que nous observons au contraire, c'est une simultanéité
de manifestation." (1978:40).
Il pourrait donc s'agir d'une pétition de principe, chacun les
deux parties du raisonnement se justifiant et se soutenant mutuellement.
En résumant l'argumentation, la linéarité comme succession
des éléments constitutifs ou temporalité semble assez
peu convaincante. A ceci on pourrait encore ajouter la considération
que la recherche d'une interprétation, un au-delà de la langue,
d'un principe fondateur caché est une tendance occidentale. Eco
(1994:41-44) l'oppose à la tradition hébraïque, où
c'est la subtance même des lettres de la Torah qui en explicite le
sens profond. Cette explicitation se fait par acrostiche, par la notation
de chiffres qui se fait par des lettres, ou par anagramme. L'acrostiche
et l'anagramme sont des procédés qui rompent explicitement
le linéaire.
Il reste encore un aspect de la linéarité à voir
de plus près. Il s'agit de l'aspect le moins problématique:
celui de l'articulation. François (1993:7) décrit la double
articulation en distinguant:
les signes non articulés, comme un cri;
les signes articulés en figures: éléments non signifiants par eux-mêmes, comme le sont les phonèmes à l'oral et les lettres à l'écrit;
les signes articulés en signes <<plus petits>>, comme les numéros des chambres d'hôtel lorsque le premier chiffre indique l'étage et le second l'ordre à partir de la sortie de l'ascenseur;
enfin, les signes doublement articulés, en figures et en
signes, comme le sont justement les signes de la langue.
Comme on le voit, il n'y a pas que les signes linguistiques qui présentent
une articulation. Mais les signes de la langue sont caractérisées
par une double articulation. L'écrit participe dans cette double
articulation, et de façon particulière: comme les éléments
significatifs ne sont pas tous segmentables - loin s'en faut - l'importance
des éléments suprasegmentaux, parfois même à
plusieurs niveaux, est plus importante.
6. Aspects informatiques. Vers une nouvelle façon de fabriquer et lire des textes.
Si les machines à écrire ont changé notre attitude
vis-à-vis des textes, l'ordinateur et le traitement de texte l'ont
altéré bien plus encore. Et non seulement ces changements
ont atteint la façon de produire, élaborer, travailler ou
modifier un texte: le support lui-même a changé. En effet,
on n'a plus besoin de papier pour écrire, distribuer ou lire un
texte: tout cela peut dorénavent se faire sur écran.
Une forme particulière de texte à support numérisé
est l'hypertexte. Il s'agit d'une remise en question autrement plus fondamentale.
On peut le définir ainsi:
"Un hypertexte est un ensemble de données textuelles numérisées
sur un support électronique, et qui peuvent se lire de diverses
manières. Les données sont réparties en éléments
ou noeuds d'information - équivalents à des paragraphes.
Mais ces éléments, au lieu d'être attachés les
uns aux autres comme les wagons d'un train, sont marqués par des
liens sémantiques, qui permettent de passer de l'un à l'autre
lorsque l'utilisateur les active. Les liens sont physiquement <<ancrés>>
à des zones, par exemple à un mot ou une phrase." (Laufer
et Scavetta 1992:3)
L'exemple le plus généralement connu est sans aucun doute
l'aide que fournissent les logiciels qui fonctionnent sous le système
d'exploitation Windows: certains mots sont marqués en vert, et en
les activant au moyen de la souris, on peut accéder à d'autres
fragments de texte. Il est à remarquer que l'aide élargie
sous MS-DOS (à partir de la version 5) allait déjà
dans le même sens en proposant des renvois à des exemples,
des notices explicatives ou à d'autres commandes. Bolter (1991:24)
décrit l'hypertexte de la façon suivante:
"In general, the connections of a hypertext are organized into paths
that make operational sense to another reader. Each topic may participate
in several paths, and its signifiance will depend upon which paths the
reader has traveled in order to arrive to that topic. In print, only a
few paths can be suggested. In an electronic version the texture of the
text becomes thicker, and its paths can serve many functions."
On pourrait peut-être se demander si de tels hypertextes sont fréquents, si fréquents que leur existence pourrait modifier notre perception de l'écrit. Citons donc quelques exemples d'hypertextualité plus ou moins élaborées tout à fait habituelles et de plus en plus fréquentes, ce qui montre qu'il ne s'agit pas d'un phénomène marginal:
- Les logiciels d'apprentissage assisté par ordinateur, qui sont des textes à possibilités multiples. L'auteur du logiciel / hypertexte anticipe un certain nombre de réponses possibles, et prévoit la réaction du logiciel en fonction de la réponse fournie (Bolter 1991:6).
- Les textes de fusion que l'on peut fabriquer avec un traietemnt de texte ordinaire: il s'agit de textes où un certains nombres de fragments, mots ou autres sont laissés en blanc et remplis à partir d'une base de données (Laufer et Scavetta 1992:21). La réalisation concrète du texte imprimé dépend de la cohérence des données spécifiées dans le fichier des données.
- Des outils de références disponibles sous forme
électronique, comme des encyclopédies (Microsoft Encarta),
des dictionnaires (Le petit Robert électronique) et même
des bibliographies (Francis et la Bibliographie générale
française). Non seulement ces ouvrages sont plus faciles à
consulter et contiennent également du son des images animées,
mais il est plus aisé d'y retrouver automatiquement et sans aucun
oubli un mot, une citation ou une donnée, on peut les insérer
ou réemployer plus facilement dans le document qu'on est en train
délaborer.
L'imposition d'un nouvel outil entraîne aussi de nouvelles exigences,
l'appel à d'autres aptitudes, la nécessité d'acquérir
des aptitudes supplémentaires etc. Au début, l'emploi d'un
outil informatisé n'est pas aisé, et il y a un prix à
payer. En 1987 on a mené des recherches qui ont montré que
l'introduction de systèmes de traitement de texte dans une agence
de presse a fait augmenter le numéro de dépêches, mais
a fait baisser la qualités de celles-ci. Selon les auteurs, ce phénomène
s'explique au moins en partie ainsi:
"L'analyse montra que la baisse de qualité provient moins de
l'accroissement de la production des logiciels de traitement de texte que
de l'inadaptation des logiciels de traitement de texte à la tâche
de rédaction-conception. [ ] Les différences de qualité
ne sont pas liées à une réduction entre les fonctions
d'édition et les stratégies cognitives suivies pour reprendre
la phrase ou alinéa." (Laufer et Scavetta 1992:11 citant Pavard
1987)
Si en 1987 cette interférence des problèmes techniques
dans la création et le travail du texte était évidente,
six ans après la fabrication du premier ordinateur personnel par
IBM, la diffusion des logiciels de traitement de texte et la généralisation
de leur emploi ont sans aucun doute facilité l'apprentissage et
l'intégration progressive du maniement de ces outils, ce qui aura
diminué cette interférence entre aspects techniques et aspects
cognitifs de l'écriture sur ordinateur.
Sans doute la production de textes a-t-elle subi des modifications.
Le traitement de texte par ordinateur nous a accoutumés à
un stockage sans faille et dans un espace très réduit et
la possibilité de récupérer facilement des textes
fabriqués antérieurement et de les modifier à sa guise,
alors qu'avant il fallait bien classer ses originaux, et retaper une page
si on voulait changer l'ordre de paragraphes ou supprimer un ligne, ou
retaper tout le document si on voulait introduire une illustration. L'ordinateur
a la mémoire (presque) infaillible et rend obsolète la notion
de
texte terminé, car tout texte peut être modifié
sans aucun problème. Un auteur qui écrit son texte peut laisser
son texte à l'état d'ébauche, et le travailler par
petits bouts en travaillant de manière associative. En plus, il
fait usage des facilités d'adaptation et d'édition des textes:
"A writer working with a word processor spends much of the time entering
words letter by letter, just as he or she does at a typewriter. Revising
is a different matter. With most word processors, writers can delete or
replace an entire word; they can highlight phrases, sentences, or paragraphs.
They can erase a sentence with a single keystroke; they can select a paragraph,
cut it from a current location, and insert it elsewhere, even in another
document. In using this facilities, the writer is thinking and writing
in terms of verbal units of topics, whose meaning transcends their constituent
words." (Bolter 1991:16)
En outre, il y a des logiciels de vérification d'orthographe,
d'autres qui peuvent contrôler certains aspects grammaticaux, d'autres
encore qui proposent des synonymes ou des traductions, ... La panoplie
des outils disponibles est toujours en pleine expansion.
Il est possible d'intégrer dans son texte des illustrations.
On peut soi-même fabriquer ces illustrations sur le même poste
de travail, intégrer des dessins fournis par le logiciel, ou reprendre
un dessin d'un autre texte[5]. On peut même
intégrer du son ou de l'animation au document électronique,
ce qui est bien sûr impossible dans un document imprimé. D'autre
part, les possiblités d'impression et l'augmentation constante de
la qualité de celle-ci rendent à chaque fois plus mince la
frontière entre un texte brouillon et un texte prêt à
la publication. Avec une conséquence triple: des exigences plus
solides quant à la présentation typographique du texte, une
certaine perte de la sensibilité aux qualités intrinsèques
d'un texte, et une autre perception de ce qu'est un texte. Bolter (1991)
parle d'une nouvelle révolution dans ce domaine, et place l'hypertexte
au même niveau que la révolution provoquée par Gutenberg.
Il prédit une évolution avec un retour sur le non-fixe:
"Electronic text is, like an oral text, dynamic... The electronic writing
space is also shared between author and reader, in the sense that the reader
partipates in calling fort and defining the text of each particular reading".
(Bolter 1991:59).
Mais il y a aussi des considérations économiques à
prendre en compte. Un texte n'est pas seulement une communication à
élaborer, il faut encore le vendre:
"Writing in the classical and Western traditions is supposed to have
a voice and therefore speaks to its reader. A printed book generally speaks
with a single voice and assumes a consistent character, a persona, before
its audience. A printed book in today's economy of writing must do more:
it must speak to an economically viable or culturally important group of
readers." (Bolter 1991:7)
Cette voix unique est celle de logocentrisme, la voix de la raison que
l'on recherche derrière le texte dans la tradition occidentale logocentrique.
Mais le texte éléctronique est multiple et non linéaire,
non seulement dans sa lecture, mais encore dans sa provenance. Car pour
l'élaboration d'un document électronique, il est habituel
de faire appel à plusieurs sources, et l'unicité de l'auteur
est rare.
La confection d'un hypertexte pose des questions différentes
de celle de l'écriture d'un texte 'normal'. Il faut analyser ce
qu'on va écrire, structurer les liens entre les différentes
parties constituantes du texte, élaborer une présentation
fonctionnelle et attrayante, prévoir plusieurs pistes de lecture
etc. L'auteur d'un logiciel d'EAO prévoit non seulement les questions
qu'il soumettra à l'apprenant, il élabore aussi les instructions
et les consignes qu'il donnera, les commentaires et les remédiations
qui seront donnés et les circonstances dans lesquels ils seront
affichés à l'écran, le cheminement que l'apprenant-utilisateur
devra parcourir, les conditions dans lesquelles le travail est sanctionné
positivement et encore un certain nombre d'autres aspects. L'auteur (ou
l'équipe d'auteurs) d'un hypertexte d'aide pour une application
sous Windows se préoccupe d'une présentation complète,
fonctionnelle et agréable, mais il se demande aussi comment l'utilisateur
peut trouver au plus vite le renseignement qu'il cherche, et d'autres informations
annexes qui pourraient être utiles à l'utilisateur. Celui
qui programme un hypertexte qui sera disponible sur BBS ou Internet veut
capter l'attention, fournir le plus d'informations sans les rendre indigestes
et prévoir des liens avec d'autres portions d'hypertexte sans les
rendre incompréhensibles. Mais quelles connections prévoir,
comment les structurer, et comment sauvegarder la fonctionnalité
de l'ensemble? Si l'articulation dans un texte 'classique' (entendons par
là: sur papier) est déjà problématique, celle
d'un texte électronique est pour le moins aussi complexe.
7. Aspects didactiques. Pour une éthique de l'enseignement de l'écriture.
Dans sa présentation déjà citée de
la double articulation, Catach (1989:21) mentionne des phonogrammes, des
morphogrammes et des logogrammes. Elle ne mentionne aucun élément
suprasegmental, comme si seule la transcription déterminait l'importance
d'un élément graphique. Nous tenterons de démontrer
que cette réduction est injustifiée sur le plan didactique.
Considérer et enseigner l'écriture comme linéarité
et/ou transcription de l'oral entraîne un certain nombre de conséquences
didactiques, qu'il faut prendre en considération et évaluer
avant d'adopter une telle position.
En se basant sur la notion de fréquence, Nina Catach (1989:10-15)
propose des règles de transcription des sons. Tout d'abord, cette
transcription ne sera jamais totale, et 'oubliera' definitivement l'intonation,
le volume de la voix, les gestes et la mimique, en même temps qu'elle
ne pourra pas rendre compte des aspects typiquement graphiques susmentionnés.
En plus, cette transcription sera toujours imparfaite: certains phonèmes
peuvent être transcrits de façon différente, ce qui
donne lieu à des graphèmes pouvant être homophones,
comme <c> / <s> / <ss> / <ç> ou <o> / <au> /<eau>),
alors que dans l'autre sens le problème est beaucoup moins complexe.
Il nous semble assez difficile de justifier l'emploi d'un principe qui
n'est ni systématique, ni fonctionnel (même au prix d'une
simplification). Car que peut faire l'élève d'un tel schéma,
à part trouver que la graphie du français est très
complexe, et apprendre par coeur des listes de cas particuliers et d'exceptions?
Un complément utile à cette approche pourrait être
un enseignement progressif des combinaisons de graphèmes[6],
ce qui donnerait aux apprenants des moyens de savoir qui est impossible
ou vraisemblable.
Il y a en outre dans la graphie des indications de liens qui ne sont
pas linéaires du tout. Il s'agit de liens morphologiques (comme
le -s du pluriel dans "les petits enfants") et des
parentés lexicales (comme prêt - prêts
- prête - apprêter). Anis (1988:145) constate
d'ailleurs que ces redondances graphématiques aident à accélerer
la lecture, et il serait donc vraiment dommage de se passer de ces mécanismes
dans l'enseignement de l'écriture. On n'oublie d'ailleurs jamais
de les enseigner, car ils sont fondamentaux pour le français écrit.
Deux autres arguments peuvent se formuler contre la linéarité.
Prétendre que l'écrit est linéaire parce que les signes
graphiques se suivent, et en même temps insister sur la préparation
des textes écrits à remettre, et sur le style qu'il faut
soigner, serait un contresens pédagogique et un nonsens didactique.
On voit en effet assez mal où serait l'intérêt d'insister
sur l'importance de certains phénomènes exclus par ailleurs
du paradigme descriptif. Enfin, l'écriture est avant tout graphique,
et elle doit le rester. Ainsi, J. Anis (1988:54-55) signale l'existence
de morphèmes visuels, ayant un rapport notamment avec les mouvements
oculaires. C'est le visuel qui constitue le propre de l'écrit, et
se passer de cet aspect ou même entreprendre un enseignement de l'écrit
qui prendrait un autre point de départ. Ce qui ne veut pas dire,
cela va de soi, que dans l'enseignement du français langue étrangère
l'entraînement des compétences orale et auditive ne seraient
plus prioritaires - loin de là: mais l'entraînement de la
compréhension et de l'expression écrites doit d'abord et
avant tout concerner l'écrit, comme l'entraînement de la compréhension
auditive et de l'expression orale doivent (en principe exclusivement) se
baser sur l'oral.
8. Et la littérature...
La littérature est sans doute un des lieux privilégiés de la rupture de la linéarité[7]. Même si les arguments en faveur de la linéarité proviennent avant tout de la prise en compte de livres. Bien sûr, le fait littéraire est, scripturalement parlant, moins spectaculaire qu'un journal ou une revue. L'impression est plus sobre, et le graphisme est plus simple, mais également plus significatif et plus stable.
Schématiquement, on pourrait considérer qu'il y a linéarité
dans le récit: la ligne entre la situation initiale et le dénoument,
entre l'apparition des personnages et leur disparition, la ligne de tension
de la passion amoureuse ou de l'ambition du héros, ou encore le
fil conducteur.
Plusieurs alternatives à la linéarité sont cependant disponibles et adoptées dans la littérature:
- une exploitation parfois poussée des possibilités textuelles de l'écrit: les titres des chapitres qui permettent parfois une lecture cursive du texte, des livres 'décousus' comme S/Z de Roland Barthes, un commentaire de texte dans lequel l'index joue un rôle très important, des livres à pistes de lecture multiples comme Rayuela de Julio Cortázar, des livres où certains éléments extratextuels jouent un rôle, comme les cartes de tarot dans Il castello dei camini incrociati d'Italo Calvino;
- l'analyse qui interrompt le récit;
- la description qui interrompt l'action;
- l'intemporalité, notamment le sentiment d'éternité de la passion amoureuse que l'on retrouve dans le mythe de Tristan et Iseut et les adaptations ultérieures[8];
- la circularité dans le récit.
Un seul exemple illustrera cette tension de la passion amoureuse, et
les tentatives d'échapper à la ligne qui va de la vie à
la mort. Rosa Montero (1995:6) écrit ceci en commentant le désir
dans la passion amoureuse littéraire:
"Siempre ha sido importante (e inquietante) el carácter asexuado
de los ángeles: es el detalle que les hace inhumanos, tal vez porque
lo más débil, febril, tumultuoso y vital de la humanidad
cae dentro del registro de lo sexual. Para inventar un ser superior, sin
duda habría que soñarlo libre de ese deleite u de [esa] zozobra.
Libre de la muerte y, por tanto, del sexo., unido hasta hace muy poco irremediablemente
al nacimiento."[9]
9. Synthèse et conclusion
Nous avons essayé de montrer que:
la notion de linéarité n'est pas univoque;
dans ces différents aspects, cette notion n'est pas correcte, notamment en ce que la scripturalité de l'écriture est bidimensionnelle;
la réduction opérée par la notion de linéarité est une réduction injuste quant au phénomène de l'écrit et inopérante quant à l'apprentissage et l'enseignement de l'écrit;
les nouvelles technologies informatiques modifient sensiblement
notre vision et notre pratique de l'écriture.
Il nous semble qu'une étude de l'écrit doit tenir compte
du phénomène même de l'écrit, dans ces différents
aspects, et qu'une notion comme la linéarité n'est pas de
nature à permettre une telle approche. Pour cela, une analyse plurisystèmique
de l'écrit est plus fonctionnelle: l'écrit comme un système
cohérent mais fonctionnant à plusieurs niveaux à la
fois.
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Annexe: Les combinaisons de lettres
1. Classification préparatoire
Dans cette réflexion, c'est à dessein que nous utilisons
le terme de lettre plutôt que celui de phonèmes. Cela nous
évite de devoir répondre de façon détaillée
à quelques questions qu'il serait trop long de trancher ici, comme
celles du statut des accents graphiques (est-ce que <à> est un
autre graphème que <a>), du statut des majuscules (les relations
entre <A> et <a>) et de certains groupes de lettres que l'on veut
justement dégager.
Pour pouvoir décrire les combinaisons possibles, nous opérons d'abord une classification de toutes les lettres en huit catégories.
C1 = {a | e | i | o | u}
C2 = {à | é | ê | è | î | ô | ù | û}
C3 = {b | d | g | v | w | z}
C4 = {p | t | f | k | c | ç | s}
C5 = {l | r}
C6 = {m | n}
C7 = {h | j | q}
C8 = {x | y}
Cette classification ne correspond pas tout à fait à la classification voyelles / consonnes sonores / consonnes sourdes / consonnes liquides / consonnes nasales.
- Tout d'abord, cette classification, et notamment la distinction entre voyelles et consonnes, est une classification phonologique. Elle ne correspond pas à la réalité graphique:
le garçon: <e> serait une 'voyelle'
le petit garçon: <e> n'est pas réalisé phoniquement
la petite fille: l'ajout de la lettre <e> correspond
à la prononciation du [t], qui est une consonne
le noeud: <n> serait une 'consonne'
bonbon: la présence de la lettre <n> correspond
à la nasalisation du [o]
De même, la distinction sourd / sonore est purement phonique,
et nous ne pouvons nous en servir pour décrire ou dénominer
nos classes de lettres.
2. Combinatoire générale
2.1. Sont exclues:
- Les répétitions de trois éléments identiques, quels qu'ils soient.
- Les combinaisons de quatre éléments appartenant à C1-2.
- Les combinaisons de quatre éléments appartenant à C3-8[10].
- Les combinaisons de deux éléments appartenant à C7-8.
- Les combinaisons de trois éléments appartenant à C3-8 avec au milieu C5-8.
- Les combinaisons de trois éléments appartenant à C3-8 dont le premier et le dernier sont identiques.
- Les combinaisons C4+C3[11].
- Les combinaisons C7+C3-6.
- Les majuscules après les minuscules dans le même
mot. Après l'apostrophe, cette combinaison (l'Europe) est
bel et bien possible.
2.2. Sont rares[12]:
- Les combinaisons de trois éléments appartenant à C1, sauf les combinaisons suivantes: aie (ils parlaient), ieu (vieux), iei (vieille), oeu (soeur), oei (oeil), .
- Les combinaisons de trois éléments appartenant aux catégories C3-6.
Cette combinaison est cependant possible si le premier des trois éléments appartient à C6 et le dernier des trois éléments est <s> en position finale ou <r> devant <e> (tu prends de l'infitif prendre, mais tu dors malgré l'infinitif dormir).
- La combinaison de deux éléments appartenant à C2. Sauf: éé (créé).
- La combinaison C2+C1. Sauf ée (créée, mangée).
- Les combinaisons C3+C4. Quelques exceptions: obtenir,
subconscient,
longtemps.
3. Combinatoire particulière
Catégorie par catégorie, nous allons analyser les
combinaisons impossibles ou peu fréquentes. On distingue quatre
positions: général (toutes les positions confondues), initiale
(au début du mot, c'est-à-dire juste avant un blanc), intermédiaire
(pas en contact avec un blanc), finale (à la fin du mot, juste devant
un blanc). On maintient les mêmes abréviations.
Ces limitations s'ajoutent aux autres, déjà mentionnées.
C1 = {a | e | i | o | u}
Pas de limitations particulières.
C2 = {à | é | ê | è | î | ô | ù | û}
<à> Exclu devant C1-8, rare après C1-8 (sauf: là, voilà, déjà).
<â> Rare devant <s> (sauf: châssis).
<é> En postion finale, rare devant C1-8 sauf devant <e> ou <s> (autres combinaisons finales sont exclues).
<è> En position finale, exclu devant C1-8.
<ê> Exclu devant <s>.
<î> Exclu devant <s>.
<ô> Exclu devant <s>.
C3 = {b | d | g | v | w | z}
<b> Rare en position finale (sauf baobab, plomb).
<d> Rare en position finale: possible pour les verbes en -DRE, exclu dans les autres cas.
<w> Exclu en position finale.
<z> Impossible devant C3-8.
C4 = {p | t | f | k | c | ç | s}
<c> Très rare entre C3-8 et < h>.
<ç> Seulement possible devant <a>, <u>, <o>; exclu dans tous les autres cas.
<f> Rare entre C1 et C1 (sauf par exemple portefeuille, il refera).
<k> Rare (sauf devant i et des mots isolés comme
koala,
klaxon).
C5 = {l | r}
Pas de limitations particulières.
C6 = {m | n}
Pas de limitations particulières.
C7 = {h | j | q}
<q> Exclu si ce n'est devant <u> (sauf : coq, cinq,
coqs).
C8 = {x | y}
<x> Rare en position finale (sauf ex).
**
Publié dans Romaneske 20(1995)1:30-59.